Les mots-clefs de la culture du net…


Toutes les recherches effectuées au travers d’un moteur de recherche et aboutissant à une lecture de ce blog laissent une trace. J’ai donc l’opportunité de constater par quel type d’intérêt l’internaute finit par venir se distraire au contact de celui-ci. La dernière de ces requêtes aura certainement désappointé celui qui cherchait à trouver le Graal de son attente puisque celle-ci tenait en ces termes ‘liste de numéros pute cavaillon’. Ainsi, par une soirée d’ennui, ne sachant comment aller au contact de celle qui pourrait le satisfaire rapidement, un triste sire cherchait si le plus gros bottin du monde ne pouvait lui fournir avec diligence la satisfaction immédiate d’un besoin impérieux. Le pauvre ne trouvera que la trace du parcours littéraire d’une jeune fille qui nous narre les moments de stupre et de luxure qu’elle aurait connus dans une adolescence égarée. Peut-être à deviner son récit se sera-t-il contenté d’une rapide branlette imaginant comment lui aussi au hasard d’une soirée de la bourgeoise provinciale, il aurait pu, au prix de quelques euros, s’envoyer en l’air avec l’auteure cavaillonnaise.

Sigolène et Margaux – Une rentrée littéraire, un film de Raphaël Pellegrino

Vidéo


Pour tous ceux qui n’auront pu le visionner en projection publique et qui ne pourront le voir en festival, ‘Sigolène et Margaux – Une rentrée littéraire’ est désormais accessible en ligne. Le film aura finalement une durée de 60 minutes, soit un moyen-métrage.

Chapitre 3


Avant d’être confronté à quelques problèmes techniques tels qu’ils peuvent vous pousser à repousser les limites de la patience, j’aurai filmé l’impression du livre de Sigolène. Mille kilomètres dans la journée pour une heure de tournage. Il en va là des nécessités ordinaires d’une production.

De l’été ne me reste que le souvenir d’une invraisemblable bataille avec mes images. Le matériel avec lequel j’ai tourné mes premières séquences était défectueux. Impossible de s’en rendre compte en tournage ; ma bécane plantée m’empêchait de digitaliser. Je passerai des semaines à corriger des images et surtout du son déficient. Mon premier montage m’endort d’ennui. Je comprends que je dois accepter de travailler avec plus de souplesse. Je ne fais plus un magazine, autant aller au plus près de ma sensibilité. Bonne pioche. Jour après jour, je me rapproche de mon désir. Traduire l’œuvre en image, observer l’auteur, témoigner de son parcours dans la rentrée littéraire.

S’impose l’évidence de la présence de Margaux. Les semaines passent et je tarde à l’appeler pour l’intégrer plus avant dans mon film. Ce sera corrigé à la rentrée, un peu tard. Contactée, Margaux ne verra pas d’objection, l’équipe de Plon sera plus dubitative, voyant dans ma demande une réaction d’opportunisme déplacée. La rentrée médiatique de Margaux est agitée,  l’éditeur me pense courir derrière son succès. Il faudra pas mal de pédagogie de ma part pour expliquer ma démarche et leur faire comprendre la nécessité d’élargir le contexte du film aux deux personnalités qui représentent la rentrée littéraire de Plon comme premières auteures.

Ceci fait, je chercherai et trouverai comment équilibrer la présence de mes personnages. Je veux être proche des deux œuvres, je dois me rendre à Cavaillon et à Marseille, lieux évidents pour illustrer le roman de Margaux.

Les semaines suivantes, je m’applique à poursuivre montage, tournage et recherche de partenaires de diffusion tout en poursuivant les activités alimentaires. Travailler seul me pèse. Ce film représente bien plus d’efforts et d’attention que je ne l’aurais soupçonné.

De jour en jour, je me suis rapproché de l’heure où le tournage s’achèverait. Je décidai que le Salon de Brive me verrait terminer mon film. Il correspond à la fin de la rentrée littéraire.  Au cours de ces semaines, il m’aura fallu composer avec les égos de chacun, les incompréhensions, les irritations et, dois-je l’admettre, ma lassitude de me voir justifier mon tournage à chaque fois que pointe le bout de ma caméra.

Le temps consacré à produire cet opus est excessif, je me suis trop éloigné de mon univers professionnel, obsédé par l’idée de produire une première œuvre digne d’intérêt, et, probable erreur, qui corresponde à mes engagements moraux à l’égard de chacun, c’est-à-dire un film bienveillant, ou à minima qui ne déconsidère personne. L’engagement est noble mais correspond-il au regard que je dois poser ?

Sigolène, Margaux et Camille

Quoi qu’il en soit, les trois journées de Brive se sont déroulées. Fut-ce la fin du tournage ou la proximité d’une première diffusion, chacun se sera détendu et aura accepté ma présence avec plus d’évidence.

Les interminables heures de montage qui suivront confirmeront que la fabrication d’un film quel qu’il soit demande un investissement personnel sans faille.

Vint la projection. La salle de cinéma de JP Mocky, Le Desperado, se révèle un lieu plein d’attrait pour une petite production comme la mienne. Je verrai avec émotion les images de mon film défiler sur l’écran et traduire la sensibilité qui aura été la mienne au contact de Sigolène et Margaux. Un temps effroyablement court où ces soixante minutes de film témoignent de mes six mois de travail. Le mot « Fin », des applaudissements. Il y eut des rires, des larmes ; de l’émotion me semble-t-il. Sigolène s’excuse, publiquement, de la difficulté des relations que l’on a entretenues pendant tous ces mois. Je suis heureux de l’entendre, d’enfin l’entendre. Margaux, elle, ne semble intéressée que par l’idée que rien de nuisible à sa personne ne transpire du film. Elle s’abstiendra de se joindre à toute l’équipe de Plon avec qui nous partons boire un verre pour, me dit-elle, aller dîner avec des amis. Nous la retrouverons en dernière partie de soirée. Guère de commentaires de sa part, guère d’émotions. Soit. Sigolène parait plus touchée, émue. Quant à l’équipe de Plon, elle est soulagée. Pendant tout le tournage chacun avait craint, malgré mes dénégations répétées, de voir leur milieu dépeint négativement.

Je suis circonspect. Je sais avec certitude que le film ne produit pas d’ennui, qu’il est léger, poétique et remplit bien des objectifs que je m’étais fixés. Entre documentaire et fiction, il permet d’aller au contact de l’œuvre des auteures, de percevoir leur parcours, d’observer leur arrivée dans le monde de la littérature. Mais ai-je été assez impertinent, assez caustique. Mon film n’est-il pas trop bienveillant ?

J’ai aimé cette aventure. Elle fut infiniment plus compliquée à réaliser que je ne l’imaginais. J’ai appris. Enormément. Sur mon métier, sur l’humain, comme à chaque tournage. Ce fut le premier. Le premier des miens. Il y en aura d’autres.

Maintenant, les festivals, peut-être la télévision, certaines foires aux livres. L’avoir réalisé fut une chose, il faut le faire vivre. 

A bientôt,

Chapitre second – II


A vrai dire, je ne verrai sa présentation que quelques semaines plus tard. Le journaliste qui m’accompagne fait les images de celle-ci tandis que je saisis les premières impressions de Sigolène au sortir de la sienne. Je poserai quelques rapides questions à Margaux quelques minutes plus tard alors qu’elle quitte l’hôtel. Margaux est d’une assurance surprenante tout comme l’est son roman. Je ne sais trop quoi en penser. Ce jour-là, je n’ai pas encore lu son ouvrage et la thématique d’une gamine qui trompe son ennui à Cavaillon en faisant la pute a de quoi désarçonner. Huit jours plus tard, elle sera absente des présentations qui seront faites aux acheteurs des grandes librairies. Je sens l’intérêt qu’il y a à équilibrer mon film au travers du regard des deux destinées de ces jeunes femmes mais oublie d’en parler à l’éditeur et à l’intéressée. Je sais que je ne la verrai plus avant la rentrée. C’est au montage que l’évidence apparaîtra.

Huit jours plus tard, je passe deux journées ave Sigolène. Un enchaînement de rendez-vous où, tour à tour, elle rencontre des dizaines d’acheteurs de grands réseaux et de librairies importants. Après un premier rendez-vous, nous nous retrouvons à la maison de l’Amérique latine devant une centaine de libraires des centres Edouard Leclerc. Sigolène, tout comme les cadres de Plon, pourtant habitués de l’exercice, sont impressionnés par le nombre de libraires venus de toute la France.

Denis Bouchain présente Sigolène Vinson

Denis Bouchain, lors de la présentation aux centres Leclerc

Denis Bouchain qui l’accompagne au sein de Plon la présentera et offre de comprendre le parcours qu’a fait Sigolène pour être publiée. Des années qu’ils se tournaient autour comme il le dit et la rencontre d’émotions communes qui achèvent de convaincre de la volonté de publier ce premier roman. Face à la centaine de personnes, Sigolène refait l’exercice auquel elle s’habitue et présente une nouvelle fois l’Afrique, le barreau à Paris, les désillusions, les angoisses, le CAP, centre d’assistance psychiatrique où elle passera cinq jours après s’être effondrée en plein tribunal. En l’absence de Margaux, restée réussir brillamment ses examens à Marseille pour intégrer Normale Sup,  la directrice littéraire de Plon, Murielle Beyer présente ‘Latex, etc ’le livre de Margaux.

Muriel Beyer, directrice littéraire de Plon, présente le livre de Margaux Guyon à un panel d'acheteurs.

Muriel Beyer présente le livre de Margaux Guyon à un panel d'acheteurs.

« le travail d’une fille très intelligente, khâgne, hypokhâgne, adolescente qui s’ennuie dans son sud natal, dans un village qu’on ne nomme pas mais qui commence par C et qui vend des melons…. Un ouvrage générationnel écrit par une jeune fille quasiment surdouée». On pourrait imaginer les auditeurs s’endormir à cette énième présentation, nous sommes arrivés vers 17hoo, ils sont là depuis plusieurs heures, mais à vrai dire, l’assistance dans son ensemble est attentive, prend des notes, compulse les brochures. La présentation se poursuit, Plon a d’autres auteurs aux talents déjà confirmés Leonora Miano, Delphine de Malherbe et j’en passe.

Sortis de cette rencontre, et un intermède caféiné plus tard, nous traversons Paris et nous retrouvons au cocktail organisé pour les libraires de Leclerc où Michel-Edouard, directeur du groupe, fait l’accueil.

Rencontre avec le Président du Groupe Leclerc

Rencontre avec le Président du Groupe Leclerc

Faut-il l’admettre, l’homme et l’heure qui suivra pour Sigolène et Denis sont parfaitement agréables. Autant mon sentiment premier de voir Sigolène devoir se présenter devant ce parterre me paraissait incongru, autant à la sortie de la présentation et du cocktail qui suivra, je comprends la nécessité de l’exercice. 

Les heures à suivre seront différentes. Il y a quelques années, Sigolène a rencontré le directeur adjoint de Grasset, Manuel Carcassonne. Il en est resté une amitié. Cet après-midi, Manuel l’a appelée pour la convier à la remise du Prix de la Coupole. Il est un peu plus de vingt heures, nous arrivons. Le prix a été remis. Nous sommes dans les sous-sols du restaurant éponyme, une ambiance de salle des fêtes. C’est Joseph Macé-Scaron qui a emporté le prix. De l’ouvrage naîtra quelques mois plus tard une polémique dont certains voudront à penser qu’il est le fruit d’un plagiat. Denis Bouchain accompagne Sigolène, tous deux retrouvent Manuel Carcassonne.

Soirée de la remise du Prix de la Coupole en juin  2011

Soirée de la remise du Prix de la Coupole en juin 2011

Conditions de tournage épouvantables ; guère de lumière, un bruit assourdissant délivré par une centaine de personnes et un groupe de rock. Le directeur de Grasset est rapidement entraîné dans d’autres conversations tandis que Denis cherche à retrouver son épouse, attachée de presse dans une autre maison d’édition. Sigolène se retrouve seule. Beaucoup de gens autour d’elle le sont aussi. Ambiance particulière. Ca boit, ça parle fort, des femmes aux allures particulières croisent des messieurs à l’ennui certain. Sigolène s’en étonne devant ma caméra. J’en suis tout aussi surpris qu’elle.  Une heure et quelques images plus tard, Sigolène retrouve Manuel Carcassonne qui la présente à Nathalie Crom, critique à Télérama. L’homme aurait certainement aimé publier Sigolène, son comité de lecture en décidera autrement. J’observerai au cours de ces heures toute la bienveillance qu’il a à son égard.

La journée a été longue et éprouvante. Avant de commencer cette journée marathon, j’ai fait quelques images chez Sigolène, posé des questions, recueilli des confidences. Je cherche. Je cherche sans toujours savoir où je vais. Une nécessité à mes yeux. Serendipity comme disent les anglais.

Dernières images, Sigolène hurle ‘Coupez !’. C’est dit avec humour mais aussi avec fermeté. Ma présence est à certains égards fatigante, voire je pense à ses yeux, agaçante. Difficile d’expliquer toutes mes exigences. Il est près de minuit, je rentre épuisé. J’ai des km d’images et autant de doutes sur la manière dont je les monterai. Ces images avec lesquelles je ferai ma première bande-annonce, celle qui m’ouvrira les portes de nouvelles boîtes de production.

La suite dans quelques jours …

Chapitre second – I


Chapitre Second

‘Les mouettes naissent

des mouchoirs qu’on agite

au départ des bateaux.’

Ramon Gomez de la Serna 

Un film de Raphaël Pellegrino 

Chronique d’une rentrée littéraire.

-     I    -

Ce mardi-là, je me rends chez Sigolène le matin, aux alentours des 8h30. La veille, j’ai appris que le diffuseur auquel j’aspirais ne sera pas de la partie. Depuis des semaines, je vais de production en production, suscitant là, un intérêt véritable, ici un entretien poli. Chez beaucoup de l’intérêt mais une question lancinante, qui diffusera ? Le paysage audio-visuel a eu beau se recomposer avec forces chaines, de la généraliste à la thématique en passant par la TNT, le compte n’y est pas. La TNT, porteuse de bien des promesses est devenue le boulevard des rediffusions et le porte-monnaie des chaines traditionnelles qui y amortissent leurs productions. Le paysage audio-visuel a eu beau se démultiplier, il est plus porteur de parler de putes, de flics et de drogues voire de campings et de liftings que de faire un documentaire sur la rentrée littéraire. Malgré cette absence de financement initial, j’entame le tournage. Je suis confiant dans ma démarche, au besoin je réaliserai ce film à compte d’auteur.

Sigolène a hésité à accepter ma présence, oscillant entre un intérêt mineur et une crainte certaine. Son éditeur n’y trouvant rien à redire, voire y trouvant un intérêt, a rassuré ses peurs et levé ses appréhensions. Je cherche aussi à la tranquilliser par tous les moyens, l’assurant de ma bienveillance, un mot qu’elle ne goûte guère.

By Emilie Deville

Quelques mois auparavant, je la retrouve après nous être éloignés quelques années. Je suis ravi d’apprendre qu’elle va être publiée. Ravi et surpris. Surpris par les étapes qui l’attendent. Rien d’extraordinaire pour les initiés probablement mais un certain étonnement d’apprendre qu’elle doit rencontrer des commerciaux pour se présenter, des libraires, dans des réunions où plusieurs centaines d’entre eux seront présents, aller à l’un ou l’autre cocktail, des remises de prix. A la remise du Prix de la Coupole, elle s’étonnera autant que moi de cette ambiance particulière où l’on « croise des messieurs avec des chapeaux et des dames avec des talons-hauts », un lieu où le champagne égaiera plus que les mots d’esprit. Elle fera bien entendu des séances de dédicaces, des foires aux livres, répondra peut-être à des interviews. Viendra le jour où son livre est en vente et qu’il se vend, ou pas. La question de la rentrée littéraire également, phénomène franco-français qui voit près de sept cents ouvrages investir les linéaires en six semaines. Pour certains une rare opportunité, pour d’autres un pugilat. Moins de deux semaines après ces retrouvailles, je décide que je ferai ce film, ce jour-là encore simple sujet de magazine.

Ce matin, je suis chez elle et je tourne. Elle a rendez-vous dans moins d’une heure. Les commerciaux du groupe Interforum reçoivent à intervalles réguliers les auteurs pour de courtes présentations. En quelques dix minutes, l’auteur se vend, lui, son livre, son histoire. Ce moment me fascine. Tellement éloigné de la sensibilité qui conduit à produire un roman, il impose un exercice d’exposition dont je me rendrai compte qu’il convient de le réussir. Nous partons, voyageons sous terre, dans ce métro que Sigolène déteste. Sur place, un autre cameraman filme. Là, tout ce que doit compter un service commercial ; une dizaine d’hommes et de femmes qui arpentent les routes de France à la rencontre de leurs libraires, leur directeur, qui fut des plus rétifs à notre présence, des attachées de presse, le directeur commercial  et la directrice littéraire de Plon et tout au long de la matinée des auteurs qui se succèdent, de Xavier Rauffer à Christophe Michalak en passant par Delphine de Malsherbe.

Nous arrivons. Sigolène croise les pas de Stéphane Billerey, le directeur commercial et marketing de Plon qui lui donne quelques conseils, « Il faut dévoiler sans donner l’intrigue. Expliquer pourquoi ce sujet-là, expliquer la trame et la construction ». L’homme est rassurant, attentif sans excès. Quelques minutes plus tard, il la quitte pour commencer la réunion. Sigolène patiente dans le salon attenant. Nous sommes à la Villa Modigliani, hôtel dans le 14ème. La directrice littéraire de Plon l’a rejointe. Elles partagent un thé. L’homme qui l’a découverte, Denis Bouchain, n’a pas pu être présent. Ce sera donc elle qui l’accompagnera. Par tradition, chaque éditeur est aux côtés de son auteur.

Neuf heures quarante, Christophe Michalak sort de la salle. Le cuisinier n’aura eu aucune difficulté à convaincre des bienfaits de ses chocolats que chacun aura pu déguster. Sigolène entre, les mains vides, précédée de Muriel Beyer, la directrice littéraire. Elle introduit Sigolène et son ouvrage. « Un livre d’un grande poésie…d’une grande profondeur… Un livre générationnel sur les illusions perdues, les rêves auxquels on croit à vingt ans… Une autofiction ». Muriel Beyer est rompue à l’exercice ; plus de vingt années dans la profession et beaucoup de foi dans la présentation des poulains de la maison. La parole est donnée à Sigolène. Les premiers mots sortent, sans trop d’hésitation, à peine doit-elle réfréner une certaine émotion. Je suis concentré sur mon travail. Avoir les bonnes images, le bon cadre, les bons raccords. Sigolène me paraît fluide mais à vrai dire, tout cela ne sera réel que lorsque je reverrai les images. La vitesse à laquelle tout ceci se passe ne me laisse pas le temps d’observer attentivement ce qu’elle vit. Au montage, je le reverrai dix fois, vingt fois et en tirerai ce que j’écris, ce que je monte. Huit minutes quarante-sept plus tard, Sigolène a terminé. Les deux cents pages de son livre sont à peu de chose près devenues ce qu’en délivrera la quatrième de couverture. Quelques fragments qui doivent nous convaincre d’aller un peu plus loin. Les commerciaux présents sont plutôt bienveillants. On ne suspecte pas un intérêt permanent des présentations qu’ils leurs sont faites mais comment leur en vouloir face à la cadence qui est imposée. Au sortir de cet exercice de style, l’avocate qu’elle n’est plus semble fatiguée. Elle me dira «  défendre la cause des autres je sais faire mais défendre la mienne c’est plus difficile » ; quelques minutes passent « j’avais la voix qui tremblait, non ? »- « Non »-« Ah,… je croyais ». Je suis incapable de savoir ce que j’ai tourné. Trop rapide, trop tendu. Je croyais la dramaturgie de l’instant certaine, la réalité  était moins palpitante quoique l’enjeu bien réel. Les dix commerciaux présents peuvent influer de manière certaine sur la vie d’un roman, tout particulièrement d’un premier. Lorsque je visionnerai les images, très vite une certitude, la présence de Sigolène à l’écran est remarquable. Encore cela ne fait-il pas un film, mais du moins de son image transparaît la poésie que je pouvais espérer mettre dans mon récit.

Présentation aux commerciaux d'Interforum

Il est un peu plus de dix heures, Sigolène s’en va. Margaux Guyon suit dans l’ordre des présentations. Son ouvrage au doux nom de "Latex ", auquel l’éditeur ajoutera plus tard l’abréviation etc…, est le produit d’une khâgneuse de vingt-deux ans au verbe facile. Nous nous sommes parlé  avant sa présentation, à peine, une question rapidement cadrée. Le temps me manque pour capter tout ce qui devrait l’être. De manière certaine, elle m’intrigue. Cette jeune romancière est-elle la jeune fille à l’allure provinciale de première de classe et à l’arrogance suffisante qu’elle décrit dans son livre. A sa lecture, j’appris qu’elle était de Cavaillon, qu’elle préparait normale sup et que son talent était certain. Un roman où ce que je perçois comme la souffrance de l’auteure s’est effacée derrière le masque de la provocation. C’est le second ouvrage de la rentrée littéraire française de Plon en qualité de premier roman. Deux femmes aux livres et aux personnalités très éloignées. Deux autofictions. Margaux rentre dans la salle. La directrice littéraire de Plon est manifestement sous le charme. La présentation commence.

La suite… dans quelques jours.

Chapitre premier.


‘Les mouettes naissent

des mouchoirs qu’on agite

au départ des bateaux.’

Ramon Gomez de la Serna

 

Un film de Raphaël Pellegrino

 

Chronique d’une rentrée littéraire.

En novembre 2010, Sigolène Vinson signait son premier roman chez Plon. Un roman baptisé -J’ai déserté le pays des braves-, surnom donné à Djibouti  en référence à l’époque où les nomades  somalis et afars transhumaient dans ce pays aride et exigeant. Un titre que l’éditeur transformera  en -J’ai déserté le pays de l’enfance-, après avoir été pour quelques heures -La vie d’adulte- et que l’auteure appelait  initialement -L’autre Tadjoura-. Il en allait ainsi des mystères procédant du marketing littéraire.

Copyright Emilie Deville

Sigolène est avocate, était avocate. Depuis toujours elle écrit, d’une relation amoureuse épistolaire à des romans où l’aventure se mêle au conte. Il y a cinq ans de cela, Sigolène croit en l’un de ses manuscrits, Le fort de Sagallo, histoire d’une tentative d’implantation russe à la corne de l’Afrique au 19ème siècle. Un livre exigeant, racé ; de son avis comme du mien, ce qu’elle a produit de mieux.  Elle envoie par la poste des polycopiés, quelques dizaines. Manuel Carcassonne, directeur général adjoint de Grasset aime. Il l’aide à corriger son texte, travaille avec elle, la rencontre plusieurs fois mais voit l’ouvrage rejeté au comité de lecture interne par trois voix contre deux.

Ce ne sera donc pas son premier roman ni son premier éditeur. De l’éditeur Plon, elle reçoit une lettre d’encouragement, fort belle me dit-elle. Une lettre personnelle, personnalisée, de celle qui au milieu d’un tas de courriers froids aux formules indigentes réchauffe l’être et le mobilise. Une lettre qui l’incite à poursuivre ses efforts ; il y a de la graine d’écrivain, de la graine à cultiver. De Manuel Carcassonne, qui deviendra ami, fidèle et loyal, elle retiendra un conseil, écrire un livre plus personnel, plus proche d’elle.

Quatre ans passent et un nouveau manuscrit a vu le jour. Le fort de Sagallo a reçu des encouragements mais n’a trouvé aucun éditeur. Le pingouin, son nouveau roman, du nom d’un bateau échoué à l’embouchure de Djibouti et qui rouille, là, au fil des années sans que personne ne semble plus connaître son histoire, est le terrain sur lequel Sigolène a laissé vagabonder son imaginaire. Une nouvelle fois, un roman d’aventures où les terres brûlées de l’Afrique rencontrent  les hommes qui les parcouraient. Denis Bouchain, des Editions Plon, perçoit la force d’écriture de Sigolène mais trouve le roman inabouti, pas assez ample,’ ce n’est pas un premier roman’,  lui dira-t-il. Néanmoins, il décide de la rencontrer. N’aurait-elle rien de plus personnel ? Depuis quatre ans traîne dans ses tiroirs un manuscrit, une autofiction. Rien ne saura être plus personnel. Un nouveau rendez-vous est pris, au mois d’août. Sigolène pressent que l’opportunité est là. Elle prend les trois semaines qui sont devant elle pour retravailler son manuscrit, page après page, mot après mot.

Le soleil de la Corse qui observe ses efforts n’est pas moins lumineux que celui de l’Afrique qu’elle a quittée à l’âge de douze ans. Cette Afrique qui percera à nouveau dans ses lignes d’écriture mais pour témoigner de toute la souffrance qui l’a gagnée lorsque quittant ce jour-là l’enfance, elle écrit «Je regardais Djibouti s’éloigner, le pays des braves disparaître. J’imaginais le sillage de l’avion qui s’effaçait, couverture d’un livre qui se refermait et n’offrait plus rien à lire. (…) Je m’arrachais du berceau de l’humanité et ressentais une douleur animale, j’étais à bout de souffle, je cherchais l’air ».  Denis Bouchain est convaincu, il la publiera, ce sera son premier roman. Quatre ans qu’ils se tournaient autour comme il dit et un moment, une conviction. Cette autofiction le touche. Cette jeune femme  aux fortes convictions politiques qui, avocate, acceptait de défendre quelques clients pourris, employeurs véreux aux principes mafieux pour ensuite offrir à longueur d’années ses services pro deo, gratuitement, selon une déontologie toute personnelle, qui voit son cœur se révulser lorsque le faible ploie devant le fort. Un écœurement qui la poussera un jour à s’effondrer en plein tribunal et confier ce qu’elle pensait être devenue sa folie à un psychiatre qui la gardera quelques jours à ses côtés. Une jeune femme qui rêve de son enfance et fantasme une Afrique qui n’existe plus. Une jeune femme dont les questions existentielles rencontrent celles  de son éditeur.

Quelques corrections plus tard et nous sommes au mois de novembre. Arrive par la poste un contrat qui la lie à Plon pour trois ouvrages. Nulle certitude de voir les deux autres publiés mais l’obligation de les soumettre et d’espérer voir l’aventure singulière qui s’offre à elle se poursuivre. Un chèque aussi, un avoir, de guère d’importance mais qui lui signifie qu’elle gagne ses premiers deniers de romancière. Sigolène devient écrivain. Du moins portera-t-elle le titre, car écrivain elle l’était, au sens de l’écriture qui jaillit. Mais là, c’est autre chose ; elle sera lue, critiquée, écoutée. Peut-être, plus tard, maintenant pourquoi pas, commencera-t-elle à vivre du produit de cet imaginaire. Mais ce sera une autre histoire. Dans l’immédiat, il faut vendre. Et vendre son livre, c’est aussi se vendre un peu soi. Point le mois de juin de cette année. Sigolène va rencontrer les représentants, les commerciaux du groupe Interforum. L’entreprise, gigantesque, diffuse les titres du groupe Editis. Editis, un ogre tentaculaire aux ramifications innombrables qui est passé au cours de la dernière décennie de mains en mains, quittant Vivendi pour Lagardère avant de passer chez Wendel. Le dernier de ces voraces acquéreurs sera espagnol, un géant au doux nom de Planeta, qui publierait pas moins de 15.000 écrivains de par le monde.

Nous sommes le mardi 14 juin, il est neuf heures du matin. Dans quelques instants, Sigolène aura dix minutes pour parler. D’elle, de son livre, de son histoire. Dix minutes pour que les dix commerciaux présents soient séduits avant qu’ils ne partent à la rencontre des libraires de toute la France. Dix minutes.

Raphaël Pellegrino

La suite… dans quelques jours