Chapitre 3


Avant d’être confronté à quelques problèmes techniques tels qu’ils peuvent vous pousser à repousser les limites de la patience, j’aurai filmé l’impression du livre de Sigolène. Mille kilomètres dans la journée pour une heure de tournage. Il en va là des nécessités ordinaires d’une production.

De l’été ne me reste que le souvenir d’une invraisemblable bataille avec mes images. Le matériel avec lequel j’ai tourné mes premières séquences était défectueux. Impossible de s’en rendre compte en tournage ; ma bécane plantée m’empêchait de digitaliser. Je passerai des semaines à corriger des images et surtout du son déficient. Mon premier montage m’endort d’ennui. Je comprends que je dois accepter de travailler avec plus de souplesse. Je ne fais plus un magazine, autant aller au plus près de ma sensibilité. Bonne pioche. Jour après jour, je me rapproche de mon désir. Traduire l’œuvre en image, observer l’auteur, témoigner de son parcours dans la rentrée littéraire.

S’impose l’évidence de la présence de Margaux. Les semaines passent et je tarde à l’appeler pour l’intégrer plus avant dans mon film. Ce sera corrigé à la rentrée, un peu tard. Contactée, Margaux ne verra pas d’objection, l’équipe de Plon sera plus dubitative, voyant dans ma demande une réaction d’opportunisme déplacée. La rentrée médiatique de Margaux est agitée,  l’éditeur me pense courir derrière son succès. Il faudra pas mal de pédagogie de ma part pour expliquer ma démarche et leur faire comprendre la nécessité d’élargir le contexte du film aux deux personnalités qui représentent la rentrée littéraire de Plon comme premières auteures.

Ceci fait, je chercherai et trouverai comment équilibrer la présence de mes personnages. Je veux être proche des deux œuvres, je dois me rendre à Cavaillon et à Marseille, lieux évidents pour illustrer le roman de Margaux.

Les semaines suivantes, je m’applique à poursuivre montage, tournage et recherche de partenaires de diffusion tout en poursuivant les activités alimentaires. Travailler seul me pèse. Ce film représente bien plus d’efforts et d’attention que je ne l’aurais soupçonné.

De jour en jour, je me suis rapproché de l’heure où le tournage s’achèverait. Je décidai que le Salon de Brive me verrait terminer mon film. Il correspond à la fin de la rentrée littéraire.  Au cours de ces semaines, il m’aura fallu composer avec les égos de chacun, les incompréhensions, les irritations et, dois-je l’admettre, ma lassitude de me voir justifier mon tournage à chaque fois que pointe le bout de ma caméra.

Le temps consacré à produire cet opus est excessif, je me suis trop éloigné de mon univers professionnel, obsédé par l’idée de produire une première œuvre digne d’intérêt, et, probable erreur, qui corresponde à mes engagements moraux à l’égard de chacun, c’est-à-dire un film bienveillant, ou à minima qui ne déconsidère personne. L’engagement est noble mais correspond-il au regard que je dois poser ?

Sigolène, Margaux et Camille

Quoi qu’il en soit, les trois journées de Brive se sont déroulées. Fut-ce la fin du tournage ou la proximité d’une première diffusion, chacun se sera détendu et aura accepté ma présence avec plus d’évidence.

Les interminables heures de montage qui suivront confirmeront que la fabrication d’un film quel qu’il soit demande un investissement personnel sans faille.

Vint la projection. La salle de cinéma de JP Mocky, Le Desperado, se révèle un lieu plein d’attrait pour une petite production comme la mienne. Je verrai avec émotion les images de mon film défiler sur l’écran et traduire la sensibilité qui aura été la mienne au contact de Sigolène et Margaux. Un temps effroyablement court où ces soixante minutes de film témoignent de mes six mois de travail. Le mot « Fin », des applaudissements. Il y eut des rires, des larmes ; de l’émotion me semble-t-il. Sigolène s’excuse, publiquement, de la difficulté des relations que l’on a entretenues pendant tous ces mois. Je suis heureux de l’entendre, d’enfin l’entendre. Margaux, elle, ne semble intéressée que par l’idée que rien de nuisible à sa personne ne transpire du film. Elle s’abstiendra de se joindre à toute l’équipe de Plon avec qui nous partons boire un verre pour, me dit-elle, aller dîner avec des amis. Nous la retrouverons en dernière partie de soirée. Guère de commentaires de sa part, guère d’émotions. Soit. Sigolène parait plus touchée, émue. Quant à l’équipe de Plon, elle est soulagée. Pendant tout le tournage chacun avait craint, malgré mes dénégations répétées, de voir leur milieu dépeint négativement.

Je suis circonspect. Je sais avec certitude que le film ne produit pas d’ennui, qu’il est léger, poétique et remplit bien des objectifs que je m’étais fixés. Entre documentaire et fiction, il permet d’aller au contact de l’œuvre des auteures, de percevoir leur parcours, d’observer leur arrivée dans le monde de la littérature. Mais ai-je été assez impertinent, assez caustique. Mon film n’est-il pas trop bienveillant ?

J’ai aimé cette aventure. Elle fut infiniment plus compliquée à réaliser que je ne l’imaginais. J’ai appris. Enormément. Sur mon métier, sur l’humain, comme à chaque tournage. Ce fut le premier. Le premier des miens. Il y en aura d’autres.

Maintenant, les festivals, peut-être la télévision, certaines foires aux livres. L’avoir réalisé fut une chose, il faut le faire vivre. 

A bientôt,

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